2 Extrait

Le monde à Rouen remarquait fort les assiduités de Robert Chalmin auprès de Mlle Lucie Ramel.

De fait, à trois bals successifs, il s’inscrivit lui-même sur son carnet pour plusieurs danses, la conduisit au buffet, politesse audacieuse, et trouva moyen de souper à ses côtés. Et ils parlaient tout bas, d’un air entendu, comme s’ils eussent eu quelque chose à se dire.

En outre, un soir, au théâtre, il passa les entr’actes des Huguenots dans la loge de Mme Ramel et de sa fille.

Le monde estima les fiançailles imminentes.

Cette union ne lui déplaisait point. D’abord elle réunissait les conditions requises : la différence d’âge réglementaire, l’égalité des fortunes et des situations sociales. Puis elle attestait que, chez lui, on s’épouse par caprice, au besoin. Il en savait gré aux deux jeunes gens, et les couvait d’un œil attendri. Leur intrigue dénotait l’existence d’un sentiment joli, aimable, gracieux, non suspect d’exagération passionnée, ce qui eût paru choquant. C’était juste la dose de poésie permise, assez pour troubler deux cœurs, pas assez pour les bouleverser.

On en causait beaucoup, à la Bourse, au Palais, au cercle, au café, dans les salons surtout. Les visites du jour de l’An furent consacrées en grande partie à cette question palpitante.

— Vous savez, c’est un mariage d’inclination, s’écriaient ces dames, d’une voix ravie, sans risquer toutefois le terme amour, presque déplacé en semblable circonstance.

Quelques mères, à la recherche d’un gendre, tentèrent bien d’interrompre ce concert d’éloges, en insinuant :

— Il est fâcheux que cela traîne en longueur… la réputation de Mlle Ramel n’en peut que pâtir.

On étouffa leurs critiques. Les personnes sensées colportaient :

— Qu’ils ne se pressent donc pas, ils ne seront que trop tôt aux prises avec les réalités de la vie.

Au centre de cette agitation, M. et Mme Bouju-Gavart ourdissaient leur plan. C’étaient eux, en effet, qui faisaient le mariage.

Après la guerre, M. Bouju-Gavart, commissionnaire en rouenneries, déclara qu’il accepterait volontiers un successeur, son fils Paul se destinant au barreau.

Il avait une cinquantaine d’années, des cheveux d’un beau blanc, une moustache d’un noir équivoque, et une mise soignée. Il courait les demoiselles de magasin, ce dont personne ne se doutait, sauf sa femme. Le ménage s’entendait, néanmoins. Mme Bouju-Gavart, ayant renoncé depuis longtemps à une lutte impossible, souffrait de son abandon, sans récriminer. Elle méprisait son mari, mais appréciait ses qualités solides, sa tenue correcte, son tact en public. Puis une piété sereine et forte la portait à l’indulgence. Elle pardonnait et priait pour lui, l’époux et le père.

Elle approuva sa résolution. Leur fortune, laborieusement gagnée, lui permettait ce repos. Il pouvait goûter maintenant le fruit de son travail.

C’est alors que Robert Chalmin se présenta. Il avait de l’argent. Il plut. Les pourparlers commencèrent. Ils aboutirent rapidement.

— Hélas ! s’écria-t-il, un soir, à table, avec une moue comique, les rêves ne se réalisent pas toujours ! Que de fois, en dix ans de désœuvrement, me suis-je dit : « Quand j’en aurai assez d’être célibataire, je chercherai une industrie quelconque dont le chef ait une fille, j’épouserai la fille et je ne paierai rien. » Et justement vous n’avez qu’un fils, je ne puis pourtant pas l’épouser !

On rit. Mais Mme Bouju-Gavart demanda d’une voix grave :

— Ils sont sérieux, vos projets de mariage ?

— Ah ! oui, j’en suis las de mon appartement de garçon et de la nourriture de restaurant, et du feu qui ne marche pas, et de la lampe qui s’éteint ! Une sœur mariée à Lisieux, voilà toute ma famille… j’en veux davantage…

Alors elle affirma :

— Eh bien travaillez, prouvez que vous êtes capable de diriger votre affaire, et je vous en dénicherai, moi, une femme.

Elle avait une voix très persuasive, un visage triste qui inspirait de la pitié, des yeux calmes qui donnaient confiance, et les restes d’une beauté et d’une taille célèbres.

Robert, convaincu, signa. Aussitôt elle se mit à l’étudier pour savoir ce qui lui convenait.

C’était un grand garçon mince, trop grand et trop mince, d’aspect dégingandé, de tournure peu élégante. Ses hautes jambes paraissaient molles, d’une mollesse de chiffe. Sa figure pâle et fine indiquait de la douceur. D’ailleurs, à la longue, de l’examen minutieux auquel elle le soumit, ce fut ce trait principal qui se dégagea, une mansuétude extrême, une bonté naïve. Il riait aisément et franchement. Il s’amusait d’un rien.

Elle s’enquit de son passé. Élevé dans des principes religieux et dans l’obéissance aux règles de morale les plus austères, Chalmin eut le malheur, à sa majorité, de perdre ses parents. Privé de direction, il connut de jeunes oisifs dont il partagea les plaisirs et les débauches.

Mais, pendant cette période, il garda, malgré tout, le respect de soi-même. Il n’afficha pas ses maîtresses, subvint à leurs besoins sans prodigalité, ne s’attacha jamais à l’une d’elles et ne convoita pas la femme d’autrui. La médisance ne pouvait donc l’accuser d’aucune compromission, ni associer à son nom le souvenir d’aucun scandale.

Ses camarades l’aimaient. Le monde l’affectionnait. Il valsait bien, parlait à sa danseuse, jouait passablement du piano et animait les fins de bal. On le tenait pour spirituel.

En résumé elle le jugea tendre, loyal, assez ignorant, superficiel et sympathique.

Munie de ces notes, elle partit en chasse. Robert, désireux de se libérer vis-à-vis de M. Bouju-Gavart, réclamait simplement une dot liquide. Elle, plus ambitieuse, prétendait joindre à la fortune une physionomie avenante et des manières distinguées.

Aussi ses investigations demeuraient sans résultat. Robert l’en taquinait.

— Personne n’est digne de moi, il y a de quoi être fier.

— Soyez modeste, disait-elle, un homme fait toujours un mari passable, mais la base du ménage, c’est la femme. Je la veux donc telle que vous n’ayez jamais rien à me reprocher.

Enfin, elle reçut une lettre de Dieppe, Mme Ramel, une amie de jeunesse qu’elle revoyait chaque été, annonçait qu’après la saison elle se fixerait à Rouen pour y produire sa fille.

Une idée l’illumina : Lucie Ramel satisfaisait à toutes les exigences. L’habitude de la considérer comme une enfant l’empêchait d’y songer. Maintenant elle se rappelait sa propre surprise, lors de son dernier séjour au bord de la mer. Elle avait laissé l’année précédente une gamine, elle retrouvait une petite femme réservée, travailleuse, d’allures discrètes.

Quelles garanties d’honorabilité fournissait en outre un tel mariage ! Tout au plus aurait-on pu relever certains bruits relatifs aux mœurs légères de M. Ramel. Mais, heureusement, il était mort pendant la guerre, des conséquencesd’une indigestion. Et Lucie portait la seule empreinte de Mme Ramel, une femme droite et courageuse, une femme de devoir. Noble exemple pour une fille qu’une telle mère !

Donc, dores et déjà, Lucie réunissait cette triple sauvegarde, l’excellence de l’éducation, du milieu et des principes sucés. Restait le caractère.

Elle avança son départ, et une fois à Dieppe, profitant des soucis qu’imposaient à Mme Ramel les préparatifs d’un déménagement, elle s’empara de Lucie, afin de l’observer à son aise.

Elle ne recueillit que de vagues renseignements. La nature de Mlle Ramel, assez compliquée, n’admettait pas de définition précise, formulée à l’aide d’épithètes. Continuellement, Mme Bouju-Gavart se heurtait à des contradictions, la plupart, du reste, inhérentes à toute jeune fille. Pour ne pas s’avouer vaincue, elle s’empara de quelques aveux semés au hasard par Lucie, selon son humeur ou l’état actuel de ses nerfs et lui accola cette mention : une sentimentale, à qui le mariage rendrait l’équilibre.

Connaissant maintenant les deux parties intéressées, elle conclut à la nécessité de leur union. La tendresse de Robert assouvirait inévitablement les besoins poétiques de Lucie. Ils étaient faits l’un pour l’autre. Cette constatation la combla de joie.

Elle s’ouvrit de son projet à M. Bouju-Gavart. Il s’en enthousiasma.

— Tu as mille fois raison, Mathilde, c’est leur bonheur à tous deux, ces enfants, et j’en serai d’autant plus content que Lucie est ma filleule.

À son tour, il voulut confesser Mlle Ramel.

Il la prenait par le bras, l’entraînait au Casino, sur la plage, sur la jetée. Sa tête imposante de vieux beau se donnait les airs fats d’un monsieur en bonne fortune. Il se penchait vers sa compagne, galant, empressé, la bouche souriante. Il l’aidait à mettre son vêtement, à rajuster sa voilette et, d’un ton paternel, l’interrogeait, en lui tapotant la main :

— Eh bien, petite, quand me prieras-tu de te servir de témoin ? As-tu l’intention de coiffer sainte Catherine ? Que dirais-tu d’un joli brun, vingt-huit ans et riche ?

Elle, intriguée, débitait ses rêves. Ils variaient chaque jour, ce qui déroutait l’ancien commerçant. Elle admirait le lendemain ce qu’elle dénigrait la veille, et elle se démentait très gravement avec l’aplomb d’une personne qui a beaucoup médité, et dont l’opinion est fermement établie.

— C’est une rouée, pensa-t-il, employant un mot quelconque pour expliquer ce qu’il ne comprenait pas.

Une après-midi, sur le galet, il aperçut son fils auprès d’une femme aux cheveux roux et aux lèvres peintes. Il examina Mlle Ramel. Elle regardait aussi. Et elle dit :

— Qui est-ce, cette dame, parrain ?

— Une cousine, répondit-il.

Au dîner, elle questionna Paul au sujet de cette nouvelle parente. « Se moque-t-elle de nous ? Est-elle sincère ? se demandait M. Bouju-Gavart, » Cette fois, elle lui parut plutôt naïve. Afin de concilier ces deux jugements, il en adopta un troisième, tout fait, celui de sa femme. Et son estime pour Mathilde s’en accrut.

— Elle l’a bien définie, c’est une sentimentale.

Par une entente tacite, les époux complétèrent leur étude au point de vue physique. Comme Lucie prenait ses bains vers neuf heures, ils se levèrent un jour de grand matin et se rendirent au Casino.

Ils furent émerveillés. « La gaillarde, murmura M. Bouju-Gavart, qui se serait imaginé… ! » Ses mains tremblaient un peu, les veines de son front gonflèrent. Il ne manqua plus ce spectacle.

Au mois de septembre, les dames Ramel s’installèrent à Rouen, rue de Crosne.

Une semaine après, un dimanche, les Bouju-Gavart ménageaient, dans leur propriété de Croisset, une entrevue aux deux jeunes gens.

La route bordait la Seine. À travers la grille qui s’ouvrait entre deux gros piliers chargés de verdure, on apercevait une pelouse étroite et longue, encadrée de massifs d’arbres. Au milieu de cette pelouse, un énorme marronnier, orgueil des propriétaires, bouchait la vue. Au fond s’étendait l’habitation, vieille bâtisse blanche, composée de pièces et de morceaux.

Les présentations eurent lieu, puis on se mit à table. Tout de suite la glace fut rompue. On se connaissait déjà si bien par les Bouju-Gavart.

Robert, prévenu, fit beaucoup de frais et justifia sa renommée de causeur brillant. Il raconta divers épisodes de la guerre avec une émotion qui empoigna ces dames et en même temps une verve gouailleuse, qui sembla très forte.

On prit le café dans une tonnelle en remblai au-dessus de la route. On dominait la Seine. Les invités ne manquaient jamais de s’exclamer :

— C’est ravissant !

Chalmin s’acquitta de cette tâche. Tout bas Lucie dit à son parrain :

— Est-ce votre beau brun de vingt-huit ans ?

Elle se moquait gentiment. Il lui saisit les bras :

— Curieuse, tu voudrais bien savoir… En tous cas, celui-ci, comment le trouves-tu ?

— Bien haut sur pattes, fit-elle en se dégageant.

Le temps était tiède. Les arbres avaient de jolis tons roux. Des voiles grises rasaient la Seine comme de grandes ailes d’oiseau. Au-delà, s’étalaient des prairies où des vaches remuaient. Des bois en masses sombres fermaient l’horizon.

Les jambes croisées, la tête appuyée au dossier de son fauteuil en jonc, Chalmin sentait le charme des couleurs et cet apaisement de la nature qu’augmentaient encore la coulée lente du fleuve et la petitesse des choses qui bougeaient.

Il épia Lucie. Elle rêvait, la figure inerte, se garantissant du soleil sous une ombrelle à carreaux écossais.

Elle était brune et de petite taille. Sa physionomie, un peu insignifiante au repos, avec son nez en l’air, sa bouche sans dessin précis, son regard sans éclat, prenait en souriant une certaine vivacité, due à la blancheur de ses dents et aux fossettes qui trouaient ses joues et son menton. La peau était mate, les lèvres rouges.

Elle parut à Chalmin gracieuse et séduisante. Il distingua la finesse de ses attaches, la cambrure de son pied, la disposition symétrique de sa coiffure et la courbe parfaite des bandeaux noirs collés à son front. Elle portait une robe en toile mauve, de coupe médiocre, dont Robert, mauvais juge en élégances féminines, apprécia la simplicité et la modestie.

« Elle doit être ordonnée », pensa-t-il. Et il se l’imagina femme d’intérieur, méthodique et soigneuse.

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Une femme© 2013 par Maurice Leblanc, Les Éditions Numeriklivres. Tous droits réservés.

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